25.01.2018 | l’Echo | Valérie Colin

 

“Arctique”, le vaisseau fantôme d’Anne-Cécile Vandalem

 

Bienvenue sur l’Arctic Serenity. Anne-Cécile Vandalem, qui avait déjà décliné son amour du Grand Nord dans “Tristesses” vient d’engendrer un nouveau monstre scénique.
 
Les ampoules crépitent, un air glacial rampe sous les portes à hublots: vidée de son faste et de ses fêtards, la salle de bal du vieux navire ne jette plus qu’une lumière blafarde sur le tapis sauge de sa longue estrade. Autour de quelques tables encore nappées, des seaux à champagne culbutés: hormis les rats, rien ne bouge, ici, depuis dix ans…
 
C’est pourtant là que s’infiltrent, avec leur barda de trekkeurs improvisés, quatre premiers passagers clandestins: une ex-terroriste écologiste cataplectique, un journaliste véreux, une ministre destituée et une veuve trimbalant dans une boîte à biscuits les cendres de son mari. Tous ont embarqué incognito, ou sous de fausses identités, par l’entremise d’un passeur et d’une jeune fille étrange et menaçante, qui parlent russe.
 

Se connaissent-ils? Ont-ils des comptes à régler? Leur passé semble lourd, et l’affaire apparemment compliquée. La faim et le froid les rongent, autant que le remords, comme l’angoisse née du grincement lugubre des chaînes du paquebot, et des vents catabatiques propres à l’océan Arctique, qui ne cessent de siffler sur le pont. Avant que l’on comprenne ce qui dresse les uns contre les autres, dans cette ultime croisière, un rideau s’ouvre qui laisse place à un orchestre live…
 

Bienvenue sur l’Arctic Serenity, bateau dérivant qui n’a de serein que le nom! Anne-Cécile Vandalem, qui avait déjà décliné son amour du Grand Nord dans “Tristesses”, et dont le triomphe en Avignon, à l’été 2016, a généré une tournée européenne toujours en cours, vient d’engendrer un nouveau monstre scénique.
 

Même s’il appartient à la dramaturge de la dompter encore un peu, “Arctique”, cette bête sauvage entre théâtre et cinéma, qui mêle si incroyablement les genres – le burlesque, l’espionnage, le thriller, le huis clos, le music-hall –, doit sa redoutable efficacité au recours constant à deux caméras mobiles, qui filment en direct des parties du rafiot construites en coulisses (couloirs, ascenseur, cabines, salle des machines) et dont les images, projetées au-dessus de la scène, éclaircissent un récit sillonné de réflexions politiques, écologiques et climatiques.
Acteurs excellemment “givrés”
 

Cette fable d’anticipation (l’action se déroule en 2025) jouit bien sûr aussi de l’extraordinaire puissance de frappe de ses acteurs, tous excellemment “givrés”. Quand l’action se déroule à la fois sur l’écran et sur le plateau, suscitant des émotions simultanées contradictoires, le public, soumis durant deux heures trente (sans pause) aux trivialités, aux rires et aux peurs profondes, plonge lui aussi dans la schizophrénie du moment. Dehors, le permafrost. Dedans, l’enfermement – et parfois aussi un ours blanc vorace –, qui mène très vite à la folie. Entre les deux, ces airs de Tom Waits et d’Irma Thomas, portés par la voix chaude d’une ado en fuseau rouge, formidablement inquiétante.
 

Époustouflant!
 

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